Avocats et intelligence artificielle | Grégoire Rey

D'infréquentable, l'intelligence artificielle est devenue incontournable.

Un de mes meilleurs amis, avocat, me disait cette semaine : « chez moi, les clients acceptent que je n'utilise pas d'intelligence artificielle, ou vont voir ailleurs. »

Cette phrase a eu son heure. Révolue.

Entendons-nous. L'avocat qui se fie à la machine comme un pilote brancherait le pilote automatique sans savoir lui-même piloter sera toujours un danger public. Mais celui qui pense pouvoir compter sur son seul talent est désormais un inconscient.

Un inconscient, d'abord, parce qu'on n'acceptera bientôt plus qu'un avocat facture 100'000 francs, quelque 200 heures, pour lire et assimiler un dossier de mille pages, quand la machine le fait en dix minutes et en tire un résumé complet en en extrayant tous les éléments pertinents.

Un inconscient, surtout, parce qu'il engagera sa responsabilité civile le jour où il n'aura pas déniché, dans ces mille pages, l'argument décisif que l'IA y aurait trouvé. Une contradiction entre deux déclarations. Une preuve qui dormait dans une photographie. Un point qu'il fallait instruire par une expertise ou par une question à un témoin. Ce jour-là, personne ne voudra savoir combien d'années de barreau il avait derrière lui.

Le métier d'anesthésiste, l'un des plus complexes au monde, est en passe d'être transformé par l'IA selon une récente étude américaine. Et nous autres avocats, nous discuterions encore de savoir si nous serons épargnés ?

Quinze rounds

Imaginons un match. « Elle », la machine. « Lui », l'avocat.

  1. Lire mille pages en une nuit sans en sauter une ligne et sans perdre en attention à la page 800. Elle.
  2. Se souvenir, trois ans plus tard, que la pièce 47 du deuxième échange dit le contraire de ce que la partie adverse soutient aujourd'hui. Elle.
  3. Reconstituer une chronologie complète et faire apparaître que la déclaration du 3 mars ne tient pas avec celle du 12 juin. Elle.
  4. Ratisser la jurisprudence et ressortir vingt arrêts en trois minutes. Elle.
  5. Écrire un premier jet propre et structuré, un dimanche à trois heures du matin, sans soupirer et sans facturer une majoration. Elle.
  6. Calculer les intérêts, les délais, les prétentions chiffrées, un tableau d'amortissement, sans l'erreur de report que nous faisons tous une fois par an. Elle.
  7. Remplir plusieurs formulaires en ligne simultanés en y annexant automatiquement les pièces pertinentes, en tâche de fond et sans aucune pause. Elle.

Dit comme ça, le match a l'air plié.

  1. Sentir, à la deuxième phrase du premier rendez-vous, que le client ment, et savoir sur quoi. Lui.
  2. Vérifier que les vingt arrêts existent vraiment et disent bien ce que l'IA prétendait leur faire dire. Et pour longtemps encore. Lui.
  3. Dire non. À un client qui a tort, qui pousse, qui paie bien. La machine, elle, donnera facilement raison quand il ne le faut pas, et c'est là sa faiblesse structurelle. Lui.
  4. Décider en trente secondes, debout, avec la moitié des informations, si l'on pose la question au témoin ou si l'on se tait, parce que la réponse peut aussi bien sauver que couler le dossier. Lui.
  5. Établir un rapport de force. Intimider, ou séduire, ou laisser un silence faire le travail à l'autre bout de la table. Lui.
  6. Convaincre un juge autrement que par le raisonnement. La crédibilité de celui qui parle, la tenue, le ton, ce que l'on choisit de ne pas plaider. Lui.
  7. Renoncer. Proposer une médiation, accepter une transaction moyenne plutôt qu'un jugement brillant dans deux ans, sortir du cadre juridique parce que le vrai problème est ailleurs. Lui.
  8. Signer. Assumer la responsabilité civile, la sanction disciplinaire, et regarder le client en face si cela tourne mal. Lui, et personne d'autre. Lui.

Le score est indécis, car il se gagne aux points. Pas au KO. Elle gagne partout où le travail consiste à ne rien oublier. Il gagne partout où le travail consiste à faire et à décider. Confondre les deux, dans un sens ou dans l'autre, est désormais une faute professionnelle.

Un modèle qui facture la mémoire va découvrir que la mémoire ne vaut plus grand-chose. Et les jeunes qui y entraient pour faire pendant quatre ans le travail que la machine fait en une nuit devront apprendre autre chose, plus vite, et plus tôt.

Ce qui reste

Si certains métiers disparaîtront immanquablement à cause d'elle, ce n'est pas le cas du nôtre. L'avocat survivra en tant qu'il se montrera de chair et d'os, incarné au sens premier du terme. Celui qui sait prendre sous son aile les cas les plus difficiles et qui conseille comme un père de famille. Qui gronde, contre et dirige son client comme un grand frère. Qui l'écoute et lui répond en confident, mais pas comme une machine : comme une vraie oreille capable d'empathie et une vraie bouche capable de sévérité. Qui défend une cause comme un stratège face à l'inconnu, improvise face à l'imprévu avec une souplesse dont seuls les humains sont capables. Qui sait intimider ou séduire une partie adverse. Qui choisit des voies de résolution que la machine n'imaginera jamais, la médiation et ces autres disciplines que l'on appelle les sciences humaines, et qui portent très exactement leur nom.

Les études les plus touchées seront les plus grosses, les plus chères, les plus prestigieuses. Celles où il fallait sortir premier de promotion d'une université de pointe, avoir fait un LLM et un stage dans un cabinet de New York. Celles qui pondaient des contrats et des arbitrages à 200'000 francs. Celles des Harvey de la série Suits, où l'on réussit parce qu'on connaît la loi par coeur. Connaître la loi par coeur, c'est exactement ce que la machine fait le mieux, et pour presque rien.

Les Sirènes

Tout le monde ressort du cinéma en ce moment avec une soudaine connaissance de l'Odyssée. L'épisode des Sirènes dit tout. On croit qu'elles promettent du plaisir. Elles promettent du savoir. Leur chant, c'est de dire qu'elles connaissent tout ce qui advient sur la terre, tout ce qui s'est joué sous Troie, tout ce que les hommes ignorent. Une connaissance illimitée, immédiate, sans effort. C'est mot pour mot l'offre qui nous est faite aujourd'hui, et c'est une bénédiction. Aucune génération d'avocats n'a eu accès à cela jusqu'à présent.

Ulysse ne fait pas demi-tour et ne se bouche pas les oreilles. Il fait mettre de la cire aux oreilles de ses marins, se fait attacher au mât, et il écoute. Il est le seul homme à avoir entendu et écouté, et à être rentré chez lui. Le mât n'est pas sa prison, c'est un cadre. C'est notre secret professionnel, la vérification de chaque référence avant de la citer, le refus absolu de laisser une machine décider à la place de celui qui signe.

Le métier d'avocat a de très beaux jours devant lui. Mais seulement pour ceux qui confieront à la machine ce qu'ils doivent lui confier, et qui ne lui confieront jamais ce qu'ils ne doivent pas lui confier.

Ceux-là seront redoutables.

Dédale et Icare avaient exactement les mêmes ailes. L'un écouta la consigne, vola à mi-hauteur et arriva. L'autre monta trop près du soleil, vit la cire fondre, et donna son nom à une mer. La technique n'était en cause ni dans un cas ni dans l'autre. Seule l'altitude l'était.

Grégoire Rey, avocat  |  Toutes les publications